Toucher la terre ferme

Julia Kerninon, L’Iconoclaste, janv. 2022, 116 p., 15€

J’avais adoré « Liv Maria », et « Ma dévotion« , et je me suis délectée à l’idée de ce nouveau livre. Beaucoup d’attente donc sur « Toucher la terre ferme »…

Et alors il est comment le dernier Julia Kerninon ? Il est sublime tout simplement. Il est aussi court qu’il est intense, il parle de l’amour, de la maternité, du fait d’être soi, du temps qui passe, de la permanence, de l’écriture, de la lecture. De la vie quoi.

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Les filles d’Egalie

Gerd Brantenberg, Zulma, janvier 2022, 376 p., 22€

En Egalie ce sont les filles qui dirigent le monde, qui ont les postes à responsabilités, qui sont cheffes de famille. Ce sont les hommes qui cachent leurs attributs sexuels jugés honteux, eux qui élèvent les enfants et restent à la maison, eux qui font en sorte que tout tourne au quotidien pour soulager leur épouse chérie du moindre tracas domestique. Je vois déjà les hommes fuir à la lecture de ces quelques lignes. Ce serait fort dommage car le livre n’est pas seulement féministe, il est drôle et pose de sacrées questions…

On suit la famille de Rut Brame, qui occupe un poste à responsabilités, directriçoire de la Société coopérative d’Etat, son mari Kristoffer, potelé à souhait (c’est ainsi que les hommes sont aimés des femmes) malgré une calvitie naissante qu’il s’efforce de cacher par tous moyens (un homme sans cheveux, beurk ! ils doivent être chevelus ET épilés à la peau douce), et leurs enfants, leur fils aîné Petronius notamment qui est un des personnages centraux du roman. Petronius rêve de prendre la mer et d’être marine-pêcheuse, il frémit d’émotion à l’approche du bal des débutants, il rêve du grand amour avec une femme qui s’occuperait de lui. Jusqu’à la rébellion et la naissance d’un mouvement masculiniste qui s’efforce de rétablir l’égalité. Le scénario est peut-être sans surprise, mais les conséquences qu’il induit, elles, le sont. Le « renversement » des valeurs portées par la société ainsi provoqué, qu’il s’agisse des relations sexuelles, de l’image portée par le sexe, des rôles dans la famille et la société, tout est sujet à drôlerie et réflexion. Délectez-vous avec la description de la procréation (p. 142), de la naissance au sein du Palais des naissances (p. 188), de la révolte des hommes qui brûlent leurs « soutiv » (le soutien-verge est un attribut essentiel de l’homme qui entre dans l’âge adulte !) des réflexions des protagonistes sur la langue où le féminin l’emporte systématiquement sur le masculin (p. 212).

Car il faut souligner ce parti-pris fort de l’autrice de tout féminiser, et par conséquent, on l’imagine, la prouesse qu’il a fallu au traducteur pour en rendre toute la finesse. A sa lecture, on voit comment le féminin dans le langage quotidien (« fumain » au lieu « d’humain » pour tout ce qui touche à l’homme et à la femme dans leur ensemble, les tournures impersonnelles systématiquement féminines, le féminin qui l’emporte bien sûr sur le masculin au pluriel, etc, etc) fournit des biais évidents dans la perception. Vous verrez, on s’habitue très bien au bout de quelques pages au « elle y a… » !

Et puis il y a bien sûr en filigrane toutes les théories féministes qui sont « masculinisées » (la stupidité de l’explication biologique en est un exemple flagrant), et cette mise en abîme est vertigineuse. Même Hegel et sa dialectique du maître et de l’esclave est appelé à la rescousse, et le propos est lumineux.

On se demande bien pourquoi ce livre, paru en 1977 en Norvège, rapidement traduit et sorti en Suède, en Allemagne, aux Etats-Unis… a mis temps de tant pour paraître en France. Merci aux éditions Zulma, une fois de plus, de jouer à plein leur rôle d’éditeur et de passeur de savoir.

Vous l’avez compris c’est un gros coup de cœur, et un livre qui doit être lu non seulement des femmes mais des hommes, sans aucun distinction de sexe.

Marie-Eve

Notre solitude

Yannick Haenel, Les échappés, nov. 2021, 190 pages, 18,50€

Il est tard. Froide nuit noire. Je ferme la dernière page de ce livre avec l’envie pourtant, irrépressible, de partager son caractère unique. Il est essentiel de lire « Notre solitude » de Yannick Haenel, pour continuer à tisser ce lien entre le monde des morts et celui des vivants, continuer à porter nos solitudes unies. Continuer à malaxer cette phrase que l’auteur met en exergue du récit, issue du Livre de Job : « Dites-moi où habite la lumière, et quel est le lieu des ténèbres ».

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La jeune femme et la mer

Catherine Meurisse, Dargaud 2021, 114 pages, 22,50€

Catherine Meurisse était en résidence à la Villa Kujoyama à Kyoto en 2018 et ce livre est en le fruit. Largement inspiré du roman de Soseki « Oreilles d’herbes », il met en scène la dessinatrice qui, en mal d’inspiration, croise le chemin d’un peintre lui-même en mal d’inspiration. Le dessin de Catherine Meurisse est aussi merveilleux et fin que d’habitude, le côté japonisant en plus lui apporte un surplus d’esthétisme, qui en fait un véritable bijou.

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Rendez-vous à Positano

Goliarda Sapienza, Le Tripode, 2018, 220 pages, 11€

LE livre à glisser dans ses bagages pour un voyage en Italie, entre Naples et Amalfi, à Positano ou Praiano. Dans cette magnifique histoire d’amitié, on retrouve avec délice l’autrice de « L’art de la joie » dans ce qu’elle a d’intime, de sensible, de tendre, des sentiments à fleur de peau.

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Les grandes oubliées – Pourquoi l’histoire a effacé les femmes

Titiou Lecoq, L’Iconoclaste, sept. 2021, 326 p., 20,90€

Voici par excellence le livre dont on se dit : mais comment et pourquoi n’a-t-il pas été écrit avant ? En un peu plus de 300 pages, Titiou Lecoq brosse l’histoire de l’humanité, ou plus précisément l’histoire des femmes. Ce qu’elles ont fait de remarquable, tout aussi bien ou mieux que les hommes, qui elles étaient, pourquoi l’histoire ne les a pas – ou peu – retenues (jusqu’à maintenant !). Et comment rompre la chaîne. Un livre « à lire absolument » comme le dit si bien Michelle Perrot dans sa préface.

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La plus secrète mémoire des hommes

Mohamed Mbougar Sarr, éditions Philippe Rey/Jimsaan, août 2021, 448 pages, 22€

Roman choral, romans dans le roman, roman initiatique, roman sur un roman, roman sur l’écriture, roman sur le Sénégal, roman d’amour, roman mystique, roman d’amours, roman sur la filiation, roman sur la transmission, roman sur le mystère, roman sur la vie… : « La plus secrète mémoire des hommes » est un roman labyrinthique et fleuve dans lequel il faut plonger tête la première et duquel on ressort ébloui.

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Mahmoud ou la montée des eaux

Antoine Wauters, Verdier, août 2021, 131 pages, 15,20€


« Les mots ne sont que les bras armés du silence ». Une des phrases magnifiques de ce magnifique livre, qui dit bien, sobrement, son contenu. On n’ose dire qui le résume car comment le résumer ? Ce livre c’est un chant, un cri, une preuve s’il en était besoin que la longueur n’est pas l’aune de la valeur, et que la poésie est souvent la forme parfaite pour raconter le monde. Mieux que les mots qui décrivent, ceux qui suggèrent sont les plus forts.

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