Les filles d’Egalie

Gerd Brantenberg, Zulma, janvier 2022, 376 p., 22€

En Egalie ce sont les filles qui dirigent le monde, qui ont les postes à responsabilités, qui sont cheffes de famille. Ce sont les hommes qui cachent leurs attributs sexuels jugés honteux, eux qui élèvent les enfants et restent à la maison, eux qui font en sorte que tout tourne au quotidien pour soulager leur épouse chérie du moindre tracas domestique. Je vois déjà les hommes fuir à la lecture de ces quelques lignes. Ce serait fort dommage car le livre n’est pas seulement féministe, il est drôle et pose de sacrées questions…

On suit la famille de Rut Brame, qui occupe un poste à responsabilités, directriçoire de la Société coopérative d’Etat, son mari Kristoffer, potelé à souhait (c’est ainsi que les hommes sont aimés des femmes) malgré une calvitie naissante qu’il s’efforce de cacher par tous moyens (un homme sans cheveux, beurk ! ils doivent être chevelus ET épilés à la peau douce), et leurs enfants, leur fils aîné Petronius notamment qui est un des personnages centraux du roman. Petronius rêve de prendre la mer et d’être marine-pêcheuse, il frémit d’émotion à l’approche du bal des débutants, il rêve du grand amour avec une femme qui s’occuperait de lui. Jusqu’à la rébellion et la naissance d’un mouvement masculiniste qui s’efforce de rétablir l’égalité. Le scénario est peut-être sans surprise, mais les conséquences qu’il induit, elles, le sont. Le « renversement » des valeurs portées par la société ainsi provoqué, qu’il s’agisse des relations sexuelles, de l’image portée par le sexe, des rôles dans la famille et la société, tout est sujet à drôlerie et réflexion. Délectez-vous avec la description de la procréation (p. 142), de la naissance au sein du Palais des naissances (p. 188), de la révolte des hommes qui brûlent leurs « soutiv » (le soutien-verge est un attribut essentiel de l’homme qui entre dans l’âge adulte !) des réflexions des protagonistes sur la langue où le féminin l’emporte systématiquement sur le masculin (p. 212).

Car il faut souligner ce parti-pris fort de l’autrice de tout féminiser, et par conséquent, on l’imagine, la prouesse qu’il a fallu au traducteur pour en rendre toute la finesse. A sa lecture, on voit comment le féminin dans le langage quotidien (« fumain » au lieu « d’humain » pour tout ce qui touche à l’homme et à la femme dans leur ensemble, les tournures impersonnelles systématiquement féminines, le féminin qui l’emporte bien sûr sur le masculin au pluriel, etc, etc) fournit des biais évidents dans la perception. Vous verrez, on s’habitue très bien au bout de quelques pages au « elle y a… » !

Et puis il y a bien sûr en filigrane toutes les théories féministes qui sont « masculinisées » (la stupidité de l’explication biologique en est un exemple flagrant), et cette mise en abîme est vertigineuse. Même Hegel et sa dialectique du maître et de l’esclave est appelé à la rescousse, et le propos est lumineux.

On se demande bien pourquoi ce livre, paru en 1977 en Norvège, rapidement traduit et sorti en Suède, en Allemagne, aux Etats-Unis… a mis temps de tant pour paraître en France. Merci aux éditions Zulma, une fois de plus, de jouer à plein leur rôle d’éditeur et de passeur de savoir.

Vous l’avez compris c’est un gros coup de cœur, et un livre qui doit être lu non seulement des femmes mais des hommes, sans aucun distinction de sexe.

Marie-Eve

Rendez-vous à Positano

Goliarda Sapienza, Le Tripode, 2018, 220 pages, 11€

LE livre à glisser dans ses bagages pour un voyage en Italie, entre Naples et Amalfi, à Positano ou Praiano. Dans cette magnifique histoire d’amitié, on retrouve avec délice l’autrice de « L’art de la joie » dans ce qu’elle a d’intime, de sensible, de tendre, des sentiments à fleur de peau.

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La plus secrète mémoire des hommes

Mohamed Mbougar Sarr, éditions Philippe Rey/Jimsaan, août 2021, 448 pages, 22€

Roman choral, romans dans le roman, roman initiatique, roman sur un roman, roman sur l’écriture, roman sur le Sénégal, roman d’amour, roman mystique, roman d’amours, roman sur la filiation, roman sur la transmission, roman sur le mystère, roman sur la vie… : « La plus secrète mémoire des hommes » est un roman labyrinthique et fleuve dans lequel il faut plonger tête la première et duquel on ressort ébloui.

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Mahmoud ou la montée des eaux

Antoine Wauters, Verdier, août 2021, 131 pages, 15,20€


« Les mots ne sont que les bras armés du silence ». Une des phrases magnifiques de ce magnifique livre, qui dit bien, sobrement, son contenu. On n’ose dire qui le résume car comment le résumer ? Ce livre c’est un chant, un cri, une preuve s’il en était besoin que la longueur n’est pas l’aune de la valeur, et que la poésie est souvent la forme parfaite pour raconter le monde. Mieux que les mots qui décrivent, ceux qui suggèrent sont les plus forts.

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Jeune femme au luth

Katharine Weber, les éditions du sonneur, avril 2021, 190 pages, 17€ (traduction Moca Durieux)

Patricia Dolan vit à New York. Passionnée d’histoire de l’art, de la peinture hollandaise en particulier, et tout spécialement de Vermeer, le roman démarre alors qu’elle se retrouve isolée dans un cottage irlandais perdu. Pourquoi ? Comment ? Pour le savoir, il faut suivre Katharine Weber qui nous conduit d’une main de maître dans les méandres de l’histoire de l’Irlande, et de l’histoire de l’art.

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Normal People

Sally Rooney, éditions de l’Olivier, mars 2021, 320 p., 22€

Qu’est-ce que c’est, être « normal » quand on a dix-sept ans ? Qu’on va au lycée, qu’on n’a pas d’amis, qu’on est suprêmement intelligent, qu’on n’est pas intégré ? Est-ce une situation qui dure, qui s’installe ? Après le magnifique « Conversations entre amis », Sally Rooney nous offre dans ce deuxième livre une réponse tout en finesse et délicatesse.

Marianne a dix-sept ans justement, et vit dans une petite ville d’Irlande, et le moins qu’on puisse dire c’est qu’elle n’est pas vraiment bien dans sa peau, et se pose quelques questions. Au lycée, elle est amenée à croiser Connell. Tout le contraire d’elle ! Il est normal lui, ou en tous cas il en a l’air ! Suprêmement intelligent également mais plein de charme, intégré, « populaire », plein d’amis, de petites amies, amies qui la plupart du temps l’indiffère. C’est normal ça ?

Évidemment les deux se connaissent (la mère de l’un est employée chez la mère de l’autre). Évidemment il va se passer quelque chose entre eux.

Et puis ils vont grandir, changer. Les scènes se succèdent à quelques semaines, où mois d’intervalle, créant ces creux que l’on comble avec l’imagination.

Sally Rooney nous raconte avec la même sensibilité dont elle avait fait preuve dans « Conversation entre amis », les affres de l’adolescence et de l’entrée dans l’âge adulte. Le regard sévère que l’on peut porter sur soi. L’importance des autres. Les occasions ratées. L’indicible qui prend une place démesurée. La vie quoi !

Alors ce livre il est pour qui ? Ce livre est un bijou de sensibilité, qui devrait intéresser tout le monde, y compris les jeunes, à partir de 16 ans sans problème. Ça devrait les rassurer ! À lire sans tarder !

Marie-Eve

Des diables et des saints

Jean-Baptiste Andrea, L’Iconoclaste, janvier 2021, 364 p., 19€

Qui n’a jamais rêvé devant ces pianos laissés à l’intention du public dans des lieux de passage, des gares, des galeries marchandes ? Qui ne s’est jamais arrêté devant un ou une pianiste particulièrement doué.e, curieux.se de son histoire ? Si d’aventure cela vous est arrivé, et que vous pouviez vous glisser dans ce livre, peut-être alors auriez-vous pu croiser Joe ? Il erre de gare en aéroport, jouant sans relâche, et à la perfection, Beethoven. Pourquoi ? C’est l’histoire de ce livre de Jean-Baptiste Andrea qu’il faut découvrir sans plus tarder.

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Betty

Tiffany Mc Daniel, Gallmeister, août 2020, 720 p., 27,50€

Voilà un livre sur lequel j’aurais : ou envie d’écrire et parler pendant des heures ; ou envie de me taire en disant juste « lisez-le, en confiance, sans rien en savoir, sans rien en attendre, lisez et vous serez transporté, il n’y a pas de mots assez forts pour en parler ». D’ailleurs, vous pouvez arrêter la lecture de ce billet juste après avoir lu cette phrase, et attendre demain l’ouverture des librairies pour aller vous procurer ce livre. Ou le lire  jusqu’au bout, et j’espère réussir à vous donner la même envie : c’est, pour moi, un des meilleurs livres de cette rentrée littéraire !

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Ne plus jamais marcher seuls

Laurent Seyer, Finitude, juin 2020,  200 p., 17€

Oh la jolie surprise de ce calme dimanche de juillet ! Sous ses airs de comédie à la britannique, sur fond de foot et de Brexit, le roman de Laurent Seyer dit subtilement la différence. Drôle et sensible, on ferme le livre avec les yeux humides, et l’impression d’avoir fait une belle rencontre. Lire la suite « Ne plus jamais marcher seuls »